Introduction : Autochtones en situation d’itinérance à Montréal

Pas de commentaire Par La rédaction | 14 janvier 2016
Illustration Crédit photo: tungasuvvingatinuit.ca

Cet article est le premier d’une série de trois que nous allons publier cette semaine concernant l’itinérance chez les Autochtones à Montréal. Tirée d’une étude faite par Anne-Marie Turcotte pour le MMFIM à l’été 2015, cette partie est une introduction à l’enjeu et présente le portrait global de la population autochtone au Québec, le portrait de la présence autochtone à Montréal, ainsi que la surreprésentation des Autochtones dans la population itinérante.

Portrait global de la population autochtone au Québec [1]

Note : au Québec, le terme « Autochtone » est employé afin de désigner à la fois les Inuits et les Premières Nations (Amérindiens/Indiens).

La population autochtone de la province est composée de onze groupes ethniques distincts : les dix Premières Nations (Abénaquis, Algonquins, Attikameks, Cris, Malécites, Mi’kmaq, Innus, Naskapis, Hurons-Wendat, Mohawks) et les Inuit. De plus, un certain nombre d’individus revendiquent leur appartenance à la Nation Métis. Cette Nation n’est toutefois pas reconnue officiellement par la province et ne possède pas de droits particuliers. Le mot « Métis » ne désigne pas toute personne d’ascendance mixte indienne et européenne, mais plutôt une communauté culturelle historique telle que reconnue par la Cour suprême du Canada dans l’affaire Powley [2].

Au Canada, les Autochtones représentent le segment de population le plus jeune et connaissant la plus forte croissance démographique. À Montréal, par exemple, on estime que près du tiers des individus d’origine autochtone sont âgés de moins de 25 ans.

Les Premières Nations (Amérindiens/Indiens)

Depuis l’adoption de la Loi sur les Indiens en 1876, l’administration des affaires concernant les Premières Nations revient au gouvernement fédéral. Il existe une distinction importante entre les Indiens inscrits (avec statut) et non-inscrits (sans statut). Un Indien inscrit est reconnu comme tel par le gouvernement fédéral en vertu de la Loi sur les Indiens et son nom figure au Registre des Indiens. Les Indiens inscrits résident dans des réserves indiennes, des établissements ou des terres conventionnées. Les terres réservées sont majoritairement administrées par le gouvernement fédéral. Ce dernier est également responsable d’offrir des services aux communautés qui y résident. Les Indiens non inscrits ne possèdent ni statut ni droits particuliers.

La Loi sur les Indiens (1876) a eu des impacts significatifs sur les communautés autochtones du Canada. Partie intégrante d’un projet visant l’assimilation des Autochtones, elle aura contribué à leur mise en marge territoriale, culturelle et identitaire. Encore en vigueur aujourd’hui, cette loi a subi plusieurs amendements visant à remédier à certaines dispositions discriminatoires, particulièrement envers les femmes. En effet, jusqu’à 1985, les femmes mariées à des non-Autochtones de même que leurs enfants se voyaient retirer leur statut et tous les droits y étant associés, comme celui de pouvoir habiter dans leur réserve.

Les Inuit et les Nations signataires des Conventions

Les Inuits ne sont pas régis par la Loi sur les Indiens et ne constituent pas des Indiens au sens de la loi. Ils habitent au Nunavik dans 14 villages nordiques situés en bordure de la baie d’Ungava, du détroit d’Hudson et de la baie d’Hudson. La gestion des villages nordiques est de type municipal et relève du gouvernement provincial québécois.

Tout comme les Cris et les Naskapis, les Inuits possèdent des droits particuliers sur une partie de leurs territoires à la suite de la signature de deux traités modernes : 1) la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (1975); 2) et la Convention du Nord-Est québécois (1978). Ces conventions orientent le développement particulier des services à tous les niveaux et dans tous les secteurs dans un modèle semblable à celui des autres régions du Québec.

Pour un portrait plus complet des Nations autochtones au Québec, veuillez consulter le site Web du Secrétariat des affaires autochtones du Québec 2009.

Portrait de la présence autochtone à Montréal

Depuis les années 1950 (au Canada) et 1970 (au Québec), on assiste à une présence de plus en plus marquée des Premières Nations en milieux urbains. La migration des Inuits vers les centres urbains débute pour sa part vers les années 1980. On estime aujourd’hui que près de 60 % des Autochtones de la province habitent en milieu urbain, ce qui correspond à près de 65 000 personnes (selon le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec, RCAAQ 2014). Cette présence plus importante des Autochtones dans les villes et villages du Québec coïncide avec des conditions économiques et sociales extrêmement difficiles dans les réserves et les villages nordiques : pénurie et surpopulation des logements, insécurité alimentaire, effondrement de l’économie traditionnelle et taux de chômage élevé.

Le profil de la population autochtone à Montréal affiche une hausse depuis quelques années déjà. Selon l’enquête auprès des ménages (Enquête nationale auprès des ménages (ENM) 2011), le nombre d’Autochtones à Montréal était de 26 285 personnes (0,7 % de la population totale) dans une proportion de 56,1 % de Premières Nations, 33,6 % de Métis, 3,4 % d’Inuits et 1,5 % appartenant à plus d’un groupe autochtone (Statistique Canada 2014).

Si l’on perçoit souvent les Autochtones en milieu urbain comme migrant d’une réserve ou d’une communauté nordique, une proportion d’entre eux est née en contexte urbain et n’a jamais connu l’environnement de la réserve. Par exemple, 5 % de la population inuite vivant à Montréal est née dans la métropole (Savoie et Cornez 2014 -Makivik-).

Pour les autres, une série de push and pull factors expliqueraient leur présence de plus en plus croissante à Montréal. Alors que les  push factors  sont les éléments qui poussent les individus à quitter un endroit, les pull factors  sont les éléments qui attirent les individus vers un autre. Les pull factors  attirant les individus vers la ville sont divers : l’accompagnement d’un membre de la famille, d’un conjoint ou d’une personne malade pour obtenir des soins de santé spécialisés, une possibilité d’emploi dans une institution ou un organisme autochtone, recevoir des services médicaux, de santé mentale ou de réadaptation, ou pour poursuivre leur éducation. Les push factors quant à eux sont présents dans leurs communautés d’appartenance: pénurie de logements, problèmes familiaux, violence, manque de possibilité d’emploi, insécurité alimentaire, incarcération. La migration des jeunes Autochtones vers les centres urbains afficherait, pour sa part, la croissance la plus importante.

Surreprésentation des Autochtones dans la population itinérante

Les vingt dernières années ont été marquées par une progression importante du phénomène de l’itinérance qui semble avoir particulièrement touché les populations autochtones. Bien que les chiffres varient d’une province à l’autre, des données récentes révèlent que, dans les centres urbains canadiens, la condition itinérante touche 6,97 % des Autochtones (1 personne sur 15) comparativement à 0,78 % (1 personne sur 128) pour l’ensemble de la population (Bélanger et al. 2013).

Le dénombrement des personnes en situation d’itinérance à Montréal du 24 mars 2015 rapporte que la population de la ville compte 0,6 % d’Autochtones, la population itinérante en compte 10 % dont 40% d’Inuits.

Plusieurs facteurs ont été avancés afin de tenter d’expliquer la surreprésentation des Autochtones dans la population itinérante, mais la discrimination systémique semble particulièrement en cause lorsqu’il s’agit de cette population. Les barrières importantes auxquelles font face les Autochtones afin d’accéder à des services sociaux et de santé culturellement adaptés dans les régions métropolitaines canadiennes ont été démontrées par plusieurs recherches. Les femmes autochtones semblent particulièrement touchées par ces difficultés d’accès aux services (Benoit, Carroll et Chaudhry 2003).

La période de transition à la sortie d’un centre de détention a été identifiée comme un facteur de vulnérabilité important pour la population inuite (Savoie et Cornez 2014 -Makivik-). Il n’existe pas de centre de détention sur le territoire inuit et les individus doivent être incarcérés dans des établissements hors de leur territoire. À la suite d’un amendement à l’entente de partenariat Sanarutiit entre le gouvernement du Québec et la société Makivik en 2007, un programme de prévention a été développé comme solution de rechange à la construction de centres de détention au Nunavik. L’Ungaluk safer community program a le mandat de recommander des priorités et des stratégies culturellement adaptées et visant la prévention du crime. C’est d’ailleurs à partir de ce programme que sont financés divers services et intervenants œuvrant à Montréal auprès de la population inuite en situation d’itinérance.

Le cas particulier des Inuits

Bien que la population inuite ne représente qu’entre 3 %[3] et 10 %[4] de la population autochtone à Montréal, elle compte pour près 40 %[5] de la population autochtone en situation d’itinérance (avec une proportion de 74% d’hommes et de 25% de femmes) (Latimer 2015). En 2012, on estimait à près de 1100 le nombre d’Inuits à Montréal (ce qui représente 10 % de la population totale inuite du Nunavik). De ce nombre, seule la moitié occupait un emploi le plus souvent dans des organisations ou organismes inuits. Ces derniers résident plutôt dans les banlieues alors que les Inuit à faibles revenus et en situation d’itinérance se retrouvent plus près du centre-ville.

En plus des Inuits résidant à Montréal, des centaines d’autres y transitent afin d’obtenir des soins médicaux (psychiatrie, obstétrique, pédiatrie). L’importante crise de logements qui existe au Nunavik, jumelée au coût de la vie élevé et à une forte croissance des besoins en matière de santé mentale et de services spécialisés de réadaptation, engendre une hausse progressive du nombre d’Inuit à Montréal. Toute carence dans l’organisation de services au Nunavik est susceptible d’avoir des impacts de plus en plus importants sur le phénomène de l’itinérance chez les Inuits à Montréal et ailleurs dans la province.

Responsable de la gestion des indemnités versées par le Québec dans le cadre de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois pour promouvoir le développement économique et social des Inuits du Nunavik, la Société Makivik a mis sur pied une stratégie et un plan d’action visant à réduire l’itinérance inuite à Montréal, dont la phase d’implantation s’est déroulée entre 2011 et 2013. L’organisme subventionne aussi une recherche menée par Nobuhiro Kishigami dans le cadre de laquelle ont été réalisées des entrevues auprès de 75 Inuits à faibles revenus résidant à Montréal.

Au cours des dix dernières années, la Société Makivik a aussi multiplié les initiatives de lutte contre la pauvreté et les ententes afin de soutenir la population inuites à Montréal. La société a entre autres créé des partenariats avec cinq organisations, assurant ainsi la disponibilité de nourriture traditionnelle. Elle a permis l’augmentation des heures d’ouverture du Centre de jour La porte ouverte/The Open Door et l’embauche d’intervenants inuits au centre de jour Chez Doris ainsi que dans le seul refuge mixte pour Autochtones et Inuits, Projets autochtones du Québec (PAQ).

Un certain segment de la population inuite à Montréal demeure toutefois très susceptible de subir une situation d’itinérance. Bien qu’aucune étude ne rende compte de la discrimination subie par les individus ayant vécu une période d’incarcération, ce segment de population semble plus susceptible de vivre des difficultés liées à leur réinsertion dans leur communauté d’appartenance.


Le prochain article de la série porte sur le contexte et les concepts clés : le traumatisme intergénérationnel, l’itinérance cachée et l’itinérance spirituelle, par exemple.


[1] Source : Secrétariat des affaires autochtones du Québec 2009

[2] Pour plus d’information : Foire aux questions sur l’affaire Powley. (Affaires Autochtones et du Nord – Canada)

[3] Chiffre du recensement 2006 (StatCan)

[4] Chiffre avancé par Makivik (2015)

[5] Makivik (2015) avance pour sa part que les Inuit comptent pour près de 45% de la population autochtone en situation d’itinérance.

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