La pauvreté au Québec – Volet 1: situation de l’itinérance chronique dans les plus grandes villes du Canada

Pas de commentaire Par Alison Smith | 21 janvier 2016
Illustration Crédit: Thomas KÖNIGSTHAL (exposition Où dormez-vous)

Cette série fait la lumière sur la pauvreté au Québec et à Montréal. Aujourd’hui, Alison Smith, Ph.D. se demande pourquoi la situation de l’itinérance chronique dans les quatre plus grandes villes du Canada, soit Vancouver, Calgary, Toronto et Montréal, est étonnamment la même.

La série d’article est aussi disponible en anglais.

 

Les politiques sociales des 10 provinces canadiennes varient considérablement d’une province à l’autre, notamment les efforts politiques pour réduire la pauvreté, la construction de logements à prix abordables ou de logements sociaux. Les efforts entrepris au Québec pour combattre la pauvreté et construire des logements sociaux ont été bien plus importants que dans les autres provinces canadiennes (bien que la Colombie-Britannique ait également été très active dans le domaine des logements abordables et des logements sociaux). Toutefois, les niveaux de prestations d’aide sociale sont les mêmes au Québec et dans les autres provinces canadiennes.

Malgré ces différences entre les interventions des provinces en ce qui concerne le logement et la pauvreté, la situation de l’itinérance chronique dans les quatre plus grandes villes du Canada, soit Vancouver, Calgary, Toronto et Montréal, est étonnamment le même. Pour quelle raison?

Comme l’expliqueront les articles qui suivent, la réponse réside en partie dans l’observation en détail de l’évolution de la pauvreté au Québec durant les dix dernières années. Alors que les familles, particulièrement les familles avec enfants, ont bénéficié des efforts de la province pour réduire la pauvreté, les personnes seules ne s’en sont pas aussi bien tirées. En fait, la pauvreté des personnes seules a progressé depuis 2003.

Cet article est le premier d’une série de trois traitant de la pauvreté au Québec. Il présente ce que nous savons au sujet de l’itinérance chronique dans les quatre plus grandes villes du Canada. Le deuxième article compare les prestations d’aide sociale du Québec avec celles qui sont offertes dans les autres provinces. Le dernier article traitera des efforts déployés par les provinces pour réduire la pauvreté, notamment les textes législatifs visant à lutter contre la pauvreté et les plans provinciaux subséquents pour réduire la pauvreté, et examinera les effets qu’ont eus les actions entreprises par les provinces sur le portrait de la pauvreté au Québec.

La situation de l’itinérance dans les villes canadiennes

La situation de l’itinérance chronique à Montréal ressemble beaucoup à celle des autres grandes villes canadiennes.

Le tableau ci-dessous présente les résultats des plus récents dénombrements ponctuels des sans-abri à Vancouver, à Calgary, à Toronto et à Montréal. Le premier groupe de chiffres (Total dénombré et Ratio (Total/pop)) présente les résultats globaux des dénombrements de sans-abri, chiffres qui peuvent être comparés entre quatre grandes villes en regardant notamment le ratio d’itinérance par rapport au nombre d’habitants de ces villes. Les deux premiers chiffres présentent des différences assez importantes; il semble que l’itinérance soit plus importante à Vancouver et à Calgary qu’à Montréal et à Toronto.

Tableau 1 : Itinérance dans les villes canadiennes

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Cette première comparaison, quoiqu’intéressante, pose problème; c’est que les méthodes et, plus important encore, les définitions de l’itinérance utilisées dans chaque ville étaient légèrement différentes. Comme l’explique un précédent article sur le sujet et un autre récemment publié dans le European Journal of Homelessness, ces différences influent sur la définition des personnes considérées comme itinérantes, et se reflètent ainsi sur l’effet de comparabilité des résultats.

Une meilleure manière de comparer l’itinérance dans les quatre grandes villes consiste à observer les niveaux d’itinérance chronique, qui définit tous ceux qui vivent dans l’itinérance depuis plus d’un an.

La méthode du dénombrement ponctuel a ses limites, notamment sa capacité de mesurer l’itinérance cachée. Au Canada et dans le monde entier, il est reconnu que cette méthode donne une estimation précise de l’itinérance chronique, les personnes vivant une itinérance chronique étant plus susceptibles d’être « comptées » en utilisant la méthode ponctuelle que celles qui sont dans l’itinérance épisodique ou situationnelle.

Tableau 2 : Itinérance chronique dans les villes canadiennes

Tableau 2

Les rapports de chacun de ces dénombrements fournissent une répartition détaillée des résultats, y compris la durée des épisodes d’itinérance des sans-abri. Cela nous permet donc de nous concentrer sur l’itinérance chronique, qui, aux fins de cet article, est la mesure la plus précise pour comparer les profils de l’itinérance.

En comparant les niveaux d’itinérance chronique dans chacune des quatre grandes villes, nous remarquons qu’ils sont similaires.

Le deuxième groupe de chiffres (Chronique et Ratio [chronique]) montre que le niveau d’itinérance est pratiquement le même dans les quatre villes. Il est clair qu’il y a moins d’itinérance chronique à Montréal que dans les autres villes, mais le ratio est globalement très comparable.

Les résultats des dénombrements, qui se rapportent à l’itinérance chronique, sont intéressants. À Vancouver, 45 % de ceux que l’on a trouvés vivant dans l’itinérance étaient des itinérants chroniques; alors qu’à Montréal, 60 % des gens qui ont été comptés durant la nuit du dénombrement étaient des itinérants chroniques. En d’autres mots, il y a plus de gens qui sont itinérants cycliques ou transitionnels à Vancouver (et à Calgary) qu’il y en a à Montréal (et à Toronto).

C’est un résultat intéressant; une des façons de comprendre cette différence dans la composition de la population d’itinérants (telle que constatée à un moment donné dans le temps) est de comprendre les différences entre les diverses politiques sociales des provinces. Les recherches comparant l’itinérance au Danemark et à New York ont constaté que la majorité des gens qui vivent dans l’itinérance à Copenhague sont des itinérants chroniques et souffrent d’un certain nombre de problèmes qui font obstacle à la recherche d’un logement, notamment toutes sortes de dépendances et des troubles mentaux. À New York, c’est la pauvreté qui est la cause principale de la situation de la grande majorité de la population itinérante.

Ce sont des constatations éclairantes sur l’État-providence.

L’État-providence au Danemark est souvent perçu comme issu d’un modèle social-démocratique; les politiques sociales et les prestations y sont universelles, le seuil de pauvreté est haut, et les impôts sont fortement redistributifs.  L’État-providence danois connaît bien sûr des problèmes, notamment des difficultés à s’adapter aux migrations massives qui traversent l’Europe. Mais l’État-providence est en général très solide et efficace. À New York, et partout aux États-Unis, l’État-providence est « libéral ». Les politiques sociales et les prestations sont extrêmement ciblées, et le seuil de pauvreté est très bas (les prestataires du bien-être social, par exemple, vivent sous le seuil de la pauvreté, quelle que soit la définition que l’on donne à la pauvreté), et les impôts ne sont pas très redistributifs.

Cela a des implications sur le profil de l’itinérance. Au Danemark et à Copenhague, l’État-providence est si solide que les gens ne tombent pas dans l’itinérance en raison de la pauvreté.

À New York, la pauvreté est l’une des causes principales de l’itinérance; l’État-providence est si faible et si inégal qu’il ne protège pas efficacement les personnes vivant dans la pauvreté du facteur de risque social qu’est l’itinérance.

Certains pourraient percevoir au Canada la même tendance, mais moins prononcée. Il serait juste de dire qu’en Alberta, dans les années 1990 et au début des années 2000, la politique sociale dominante était « d’obtenir un emploi » (selon la chapitre de Donna Wood dans le livre Welfare Reform in Canada). Pour nombre de gens en Alberta, et à Calgary en particulier, les filets de protection sociale n’étaient pas assez solides pour les empêcher de tomber dans l’itinérance. Même en 2014, à Calgary et à Vancouver, plus de la moitié de ceux qui ont été comptés dans le dénombrement des sans-abri n’étaient pas des itinérants chroniques. On pourrait penser que leur itinérance était transitionnelle ou épisodique; les groupes communautaires, forts de leurs recherches et de leur expertise, soulignent que, pour ces personnes qui vivent de courts épisodes d’itinérance, la pauvreté est l’un des facteurs principaux qui mènent à l’itinérance.

Au Québec, où le gouvernement a beaucoup plus investi dans les logements abordables et dans la lutte contre la pauvreté, moins de gens vivent de courts épisodes d’itinérance. On pourrait penser que c’est parce que l’État-providence est mieux à même de protéger les citoyens pour qu’ils ne tombent pas dans l’itinérance.

À Montréal, les investissements dans les logements abordables combinés à un coût de la vie moins élevé (plus particulièrement en ce qui concerne le logement) font qu’il y a moins de risques de tomber dans l’itinérance uniquement à cause de la pauvreté.

Itinérance chronique

Toutefois, lorsque nous observons seulement ceux qui vivent dans l’itinérance chronique, les chiffres deviennent bien plus comparables. En d’autres mots, les niveaux d’itinérance chroniques sont très similaires dans les quatre grandes villes. Qu’est-ce qui explique cette similarité? Les politiques sociales et les interventions de ces quatre provinces sont très différentes d’une province à l’autre, comme cela a été mentionné plus haut. Par exemple, le Québec et la Colombie-Britannique ont construit des logements sociaux moins chers que ceux qu’ont faits les autres provinces, et le Québec, plus particulièrement, a été très actif en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté.

Il est pourtant évident que, malgré ces différences, il y a une lacune importante dans les filets de sécurité de chacune des provinces. L’itinérance chronique en est l’exemple le plus flagrant.

Selon des experts des milieux communautaires, l’itinérance chronique est un problème social très spécifique et très complexe. Pour y remédier efficacement, il faut une intervention ciblée, qualifiée et spécifique. Jusqu’à tout récemment, les gouvernements provinciaux, malgré leurs efforts entrepris pour réduire la pauvreté, n’ont pas traité efficacement le problème spécifique de l’itinérance chronique. Toutefois, malgré les différences dans les politiques sociales, l’itinérance chronique reste très stable partout au pays. Les deux prochains blogues exploreront en détail ces lacunes dans le filet de sécurité, d’abord en examinant les niveaux des prestations d’aide sociale, et ensuite en examinant plus précisément les efforts du gouvernement du Québec pour réduire la pauvreté.


Le deuxième article de la série porte sur l’assistance sociale dans les provinces canadiennes.


Télécharger l’étude au format PDF:  La pauvreté au Québec.


 Alison Smith est candidate au doctorat à l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur l’itinérance au Canada.

 

 

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