L’itinérance chez les personnes immigrantes de Montréal – Volet 3 : Les femmes issues de l’immigration

Pas de commentaire Par Cynthia Lewis | 29 mars 2016
Illustration Crédit photo : Marie-Anne Bourassa

Cet article est tiré d’une étude faite par Cynthia Lewis pour le MMFIM, à l’été 2015.

Les défis de l’expérience migratoire

Chez les femmes immigrantes, les facteurs de fragilisation sont souvent liés aux défis de l’expérience migratoire. Ceux-ci peuvent être associés aux barrières linguistiques, à la méconnaissance des systèmes de services du pays d’accueil, à la réduction des réseaux de soutien, aux différences socioculturelles et familiales et à la discrimination raciale, en matière de logement et d’emploi.

L’hypothèse d’une plus grande fragilisation de leurs conditions socioéconomiques – par rapport aux statuts d’immigration (p. ex., parrainage, réfugié, demandeur d’asile), ainsi que de leur historique prémigratoire – est également retenue dans les probabilités que ces femmes expérimentent une situation d’itinérance[1].

Tout comme les femmes touchées par cette problématique, l’itinérance des femmes immigrantes n’est pas naturelle, mais circonstancielle, et constitue par le fait même une situation traumatisante de leur parcours de vie. Sur le plan familial, le nouvel environnement socioéconomique – dans lequel l’immigration les plonge – constitue un bouleversement qui déstabilise les rapports entre les individus. Par exemple, les hommes immigrants peuvent se retrouver face à une situation où ils sont incapables de subvenir aux besoins du ménage, ce qui les amène à vivre des moments d’angoisse, de dévalorisation et de stress qui nuisent à leurs conditions de vie et à celles de leur famille. Parallèlement, bien qu’il ne soit pas toujours habituel que certaines femmes immigrantes travaillent à l’extérieur du foyer familial, plusieurs d’entre elles vont le faire pour pallier la situation précaire du ménage.

La violence conjuguale

Selon Rojas-Viger (2008), ce contexte de tension familiale augmenterait les probabilités de violence au sein du foyer, plaçant les femmes et les enfants dans une situation de grande vulnérabilité. Or, la violence conjugale et les abus interpersonnels sont justement les facteurs fragilisation les plus communs chez les femmes immigrantes. Bien qu’il soit particulièrement difficile d’évaluer si elles sont plus à risque de vivre cette situation que les femmes non immigrantes[2], nous savons que le caractère unique que revêt le contexte migratoire tend à précariser leur trajectoire. À ce propos, Oxman-Martinez et al. (2005) relatent que, dans certains pays, les lois et les institutions ne reconnaissent pas toujours l’égalité entre les femmes et les hommes. Ainsi, on peut considérer que la violence conjugale n’est pas nécessairement une problématique sociale, mais bien un litige dans le couple, qui doit être réglé dans le cadre familial. De même, la notion de choix, qui pourrait mettre un terme à une relation abusive, n’est pas toujours accessible pour plusieurs d’entre elles. Ces femmes peuvent aussi se heurter à la pression de la part de leur communauté, qui les rend directement responsables des tensions au sein du ménage. Lorsque les femmes immigrantes arrivent dans un nouveau pays, elles peuvent garder en tête ces diverses croyances (Van Berkum et al., 2015:139). Il en est de même pour l’entourage, bien que la communauté et la famille puissent également agir comme source principale de soutien, d’aide et de référence.

Selon Rojas-Viger (2008), cette différence de perception doit être prise en considération par les organismes qui viennent en aide aux femmes immigrantes : les facteurs de tension, qui sont reliés au contexte migratoire, étant souvent ce qui amène ces femmes à consulter les réseaux communautaires et de santé. De même, le manque de services adaptés à cette population spécifique pourrait contribuer indirectement au maintien de leur vulnérabilité initiale (Novac, 2006). La Fédération des ressources d’hébergement pour femmes violentées et en difficulté du Québec, au moyen d’un mémoire présenté à la commission parlementaire sur le phénomène de l’itinérance au Québec, résume bien cette réalité des femmes immigrantes dans le contexte montréalais :

« Les femmes appartenant à des minorités raciales et ethniques, récemment immigrées, sont surreprésentées dans les causes de violence conjugale entendues par les tribunaux à Montréal. Certaines femmes immigrantes qui ont quitté le foyer pour fuir la violence conjugale courent le risque d’être ostracisées par leurs communautés et, ainsi, d’être à risque d’itinérance. Les femmes réfugiées nouvellement arrivées sont aussi vulnérables aussi bien à la violence conjugale qu’à l’itinérance. Ces femmes sont plus à risque de discrimination en matière de logement et sur le marché du travail, ou encore leur méconnaissance de la société d’accueil et de leurs droits engendre un stress et fait en sorte que les victimes éprouvent encore plus de difficulté à conserver un logement sur une base autonome » (2008:16-17).

L’historique migratoire des femmes immigrantes s’ajoute bien souvent aux nouveaux facteurs de fragilisation de la société d’accueil. Leur isolement social et culturel – qui caractérise leur trajectoire – les rend particulièrement vulnérables à l’instabilité résidentielle et à l’itinérance cachée. Pour plusieurs d’entre elles, la recherche d’une certaine sécurité devient parfois le prix d’un refuge. Triste option à l’égard de leurs aspirations initiales et de celles souhaitées pour leurs enfants.

Selon le dénombrement des personnes en situation d’itinérance du 24 mars 2015, les femmes issues de l’immigration seraient parmi les groupes les plus à risque de connaître cette situation à Montréal. Alors que la population immigrante représente près de 16 % de l’échantillon recensé, les femmes constitueraient 39 % de ce groupe spécifique. Elles seraient aussi plus enclines à vivre cette expérience à un plus jeune âge et en présence d’enfants de moins de 18 ans (22 %, comparativement à 10 % pour la population générale). Finalement, chez les personnes issues de l’immigration, la violence et les abus ainsi que les problèmes financiers seraient parmi les facteurs les plus souvent cités comme étant la cause principale de la perte du logis (Latimer et al., 2015).

[1] Oxman-Martinez et Krane (2005), Fortin et al. (2007), Rojas-Viger (2008) et FEDE (2008).
[2] Outre la violence, les femmes immigrantes partagent d’autres expériences communes avec les femmes non-immigrantes en matière d’itinérance, notamment : un évènement majeur dans le parcours de vie (p. ex. perte d’emploi, décès d’un conjoint ou d’un proche parent), la pauvreté absolue, les problèmes de santé mentale ou de santé physique et la perte du logement, en lien avec la présence d’enfant ou l’insuffisance de revenu.


Le quatrième article de la série porte sur Les initiatives d’ici et d’ailleurs


Télécharger l’étude au format PDF:  Une réalité urbaine: L’itinérance et les risques d’itinérance chez les personnes immigrantes de Montréal.


À propos de Cynthia Lewis

Spécialiste en logistique de terrain et en gestion de données, Cynthia Lewis est détentrice d’un baccalauréat en anthropologie et d’une maîtrise en démographie de l’Université de Montréal. À partir de 2006, elle s’oriente en santé et condition féminine, sous la bannière de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’Organisation des Nations Unies (ONU), à titre de chercheur et de responsable de projets. Puis, en 2015, elle se joint au Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal (MMFIM), comme consultante. Durant cette période, elle participe également au Dénombrement et à l’Enquête complémentaire sur les personnes en situation d’itinérance à Montréal.

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