Mettre fin à l’itinérance ? Le cas de Médicine Hat – Volet 2

Pas de commentaire Par Alison Smith | 30 mai 2016
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Cet article est le deuxième d’une série portant sur des plans de lutte contre l’itinérance mis en œuvre avec succès en Europe et en Amérique du Nord.

Le premier article de cette série sur la lutte contre l’itinérance a présenté l’historique du plan mis en place par la Finlande pour mettre fin à l’itinérance. La Finlande est, en effet, le seul pays d’Europe à enregistrer une baisse importante de l’itinérance chronique. Dans le contexte canadien, des villes comme Toronto, Vancouver et Calgary ont enregistré des baisses dans la croissance de l’itinérance ou dans des formes spécifiques de l’itinérance (p. ex., l’itinérance de rue). On estime toutefois que la ville qui a le mieux réussi à « mettre fin » à l’itinérance est Medicine Hat, une petite ville du sud de l’Alberta. Cet article raconte l’histoire de Medicine Hat, tout en sachant que les leçons tirées de cette ville ne s’appliquent pas toutes nécessairement à Montréal.

Le contexte canadien : Medicine Hat

La ville canadienne qui a réussi à mettre fin à l’itinérance est Medicine Hat, une petite ville d’environ 61 000 habitants du sud de l’Alberta. En 2010, selon les statistiques des refuges, Medicine Hat avait chaque année une population itinérante de 1000 personnes. Après des efforts et des investissements importants de la part d’intervenants locaux et provinciaux, le nombre de personnes vivant dans l’itinérance chronique à Medicine Hat s’est approché de zéro en 2015 (The Economist 2014; Wong 2015). Toutefois, la Ville ciblait uniquement les problèmes d’itinérance chronique et visible, et ne s’est pas prononcée sur la question de l’itinérance cachée.

L’expérience finlandaise nous montre que cela pourrait devenir un problème à l’avenir, et que l’euphorie due au succès de Medicine Hat d’avoir mis un terme à l’itinérance pourrait être prématurée. Une chose est certaine: la lutte contre l’itinérance à Medicine Hat est une histoire impressionnante, parsemée d’embûches, de rebondissements et de revirements.

Comme c’était le cas dans d’autres villes de l’Alberta, l’itinérance a rapidement augmenté à Medicine Hat au milieu des années 2000. Les intervenants locaux se souciaient depuis longtemps du problème de l’itinérance dans leur collectivité. Ils se heurtaient toutefois à des obstacles quand ils tentaient de se pencher sur ce problème dans le cadre de programmes publics. En autres, l’électorat d’une ville que l’on considère comme « la ville la plus conservatrice du Canada » qui a appris à se prendre en main et qui pense que les autres devraient faire de même. Dépenser l’argent des contribuables sur l’itinérance n’a pas trouvé beaucoup d’écho dans l’immédiat. La portion très conservatrice de l’électorat a trouvé en la personne du conseiller municipal de l’époque, Ted Clugston, un loyal représentant qui s’opposait par principe à Housing First et à tout budget consacré à l’itinérance. « J’avais l’habitude de dire “je n’ai pas de comptoirs de cuisine en granit, pourquoi devraient-ils en avoir?” », disait-il dit à The Tyee (Wong 2015).

Cependant, les partisans de la lutte contre l’itinérance ont déployé beaucoup d’efforts pour le faire changer d’avis et ils ont fait valoir des raisons économiques pour mettre fin à l’itinérance (ce qui a également été avancé à Calgary et partout en Alberta). Quand il est devenu maire de Medicine Hat, Clugston avait changé d’avis et était totalement convaincu que mettre un terme à l’itinérance était la meilleure chose à faire. Quand il a intégré ses fonctions, les défenseurs du droit au logement ont travaillé main dans la main avec la Ville pour élaborer le plan de Medicine Hat de lutte contre l’itinérance, qui repose en grande partie sur Housing First et sur la planification des systèmes.

Medecine Hat : une recette gagnante pour mettre fin à l’itinérance ? 

Les chercheurs canadiens, tout comme les fournisseurs de services, ont demandé à Medicine Hat quelle était sa « recette » pour mettre fin à l’itinérance, espérant rééditer ce succès.

Une étude de cas de l’expérience de Medicine Hat souligne certains ingrédients clés, notamment l’importance de coordonner les efforts, de recueillir des données, de faire preuve de souplesse et de capacité d’adaptation si les choses ne se déroulent pas comme elles étaient initialement prévues (Turner and Rogers 2016).

Les chercheurs ont également noté l’importance de l’implication de la communauté dans le plan, et surtout de concentrer tous les efforts sur les itinérants eux-mêmes. Il n’y a bien entendu pas de recette magique pour mettre fin à l’itinérance; le cas de chaque ville et de chaque collectivité sera différent, mais il y a toujours certaines leçons à tirer de ces « ingrédients clés ».

Ted Clugston, au départ conseiller municipal sceptique devenu par la suite maire défenseur de la cause des itinérants, apporte une autre perspective au succès observé à Medicine Hat. Après les signes encourageants indiquant que Medicine Hat était en bonne voie de mettre fin à l’itinérance, le bureau du maire Clugston a été inondé d’appels du monde entier pour des demandes d’entrevues. Certaines sources d’informations l’ont gratifié de l’étiquette de « maire qui a mis fin à l’itinérance ». « Pas mal pour un type qui a tenté de faire échouer le projet », a-t-il dit au Globe and Mail (Maki 2014).

Les observations du maire Clugston sur le succès de Medicine Hat sont pertinentes et montrent d’abord l’importance des ressources; « Cette ville est riche. Nous avons de gros avantages par rapport à d’autres villes », a-t-il dit à The Tyee, soulignant le fait que la ville possède ses propres compagnies pétrolières et gazières.

Toutefois, il souligne également l’importance de la coordination et de l’harmonisation des objectifs et des programmes entre les différents intervenants et les divers secteurs prenant part à la lutte contre l’itinérance.

De nombreux chercheurs et activistes ont rapidement remarqué que, par habitant, l’échelle de l’itinérance chronique à Medicine Hat était très comparable à ce qu’elle était dans d’autres villes de l’Alberta. Mais Clugston lui-même a remarqué que la taille de Medicine Hat, qui compte 61 000 habitants, était un facteur clé qui a contribué au succès du plan : « Nous sommes dans une ville assez petite pour pouvoir travailler ensemble, et assez grande pour faire une différence », a-t-il dit (Maki 2014). Ce n’est pas le cas dans les grandes villes, où il est bien plus difficile de mettre tout le monde au même diapason, même sur le plan municipal, pour décider d’une approche ou d’un plan pour mettre fin à l’itinérance. En d’autres mots, la coordination (ou l’harmonisation des priorités, comme le diraient certains théoriciens) est bien plus facile dans une ville de 61 000 habitants.

Medicine Hat est arrivée à réduire l’itinérance chronique sans soutien substantiel de la part du gouvernement fédéral, ce qui est impressionnant et qui témoigne d’un engagement inconditionnel de la part des intervenants locaux. Mais la petite taille de la ville était probablement un facteur très important dans le succès observé à Medicine Hat, ce qui rend improbable la possibilité qu’une telle expérience se répète dans d’autres grandes villes canadiennes.

Ces deux cas, particulièrement la Finlande, illustrent l’importance de la coordination entre les différents acteurs qui participent à la lutte contre l’itinérance. Répéter le succès observé en Finlande et à Medicine Hat dans les plus grandes villes du Canada sera difficile, en partie à cause des divisions parfois très profondes entre les groupes communautaires au niveau local ou bien entre les différents ordres de gouvernement. Les débats passionnés entre les défenseurs de points de vue opposés peuvent, bien sûr, donner lieu à des solutions bien plus efficaces. Mais ces deux cas montrent l’importance d’avoir toutes les parties concernées, ou du moins la plupart d’entre elles, sur la même longueur d’onde.

Alison Smith est candidate au doctorat à l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur l’itinérance au Canada.

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