Réflexions sur le dénombrement et l’enquête complémentaire

Pas de commentaire Par La rédaction | 20 avril 2016
Illustration Crédit: Robert Gauthier

Les résultats du dénombrement Je compte MTL de mars 2015 ainsi que de l’enquête complémentaire de l’été dernier sont maintenant publics. Nous avons cru opportun de faire ressortir certains aspects de ce que ces exercices nous ont appris, ainsi que de souligner leur pertinence, et pourquoi il est important de les poursuivre.

3016 vs 12 666

Le fait que 3016 personnes en situation d’itinérance aient été dénombrées le soir du 24 mars 2015 a provoqué de vives réactions. Avant le dénombrement, on entendait régulièrement qu’il y avait 30 000 itinérants à Montréal. Ce nombre trouvait sa source dans le dénombrement mené par Louise Fournier et ses collaborateurs en 1996-1997. Celui-ci, effectué sur une année, avait compté 28 214 personnes ayant fréquenté soit le réseau d’hébergement pour personnes sans abri, soit les soupes populaires ou centres de jour desservant la population itinérante. Parmi ces personnes, 12 666 s’étaient déclarées comme ayant été sans domicile fixe au moins pendant une nuit au cours de l’année 1996-1997. Les 15 548 autres n’avaient pas été en situation d’itinérance au cours de l’année. Le nombre 30 000 n’aurait donc jamais dû être cité comme représentant le nombre d’itinérants sur une année. En arrondissant, il aurait fallu dire 13 000.

Ce nombre est néanmoins beaucoup plus élevé que le 3016 obtenu lors du dénombrement des personnes en situation d’itinérance le 24 mars 2015. Mais les deux nombres ne sont pas comparables, principalement parce que le dénombrement de Louise Fournier cherchait à identifier le nombre de personnes sur une année, plutôt que pendant une seule nuit comme le dernier dénombrement. Comme tous les intervenants du milieu de l’itinérance le savent, au cours d’une année, on trouve des personnes en situation d’itinérance chronique, d’autres en situation d’itinérance épisodique (en situation d’itinérance à certains moments mais pas à d’autres), d’autres enfin en situation d’itinérance situationnelle (pendant une seule période, qui peut se limiter à quelques mois, quelques semaines, ou même quelques jours).

Cette réalité du phénomène de l’itinérance entraîne nécessairement qu’il y aura beaucoup plus de personnes en situation d’itinérance en l’espace d’une année qu’en l’espace d’une nuit.

Forces et limites de l’estimé de 3016 le soir du 24 mars 2015

L’estimé de 3016 a été construit à partir de plusieurs sources de données. Tel que décrit en détail dans le Tableau 3 du rapport sur le dénombrement, parmi les 3016 personnes, nous avions estimé que 429 avaient passé la nuit dans un lieu extérieur. Les 2587 autres se retrouvaient dans d’autres types de lieux : 1066 dans des refuges, 1041 dans des logements transitoires, et le reste dans les hôpitaux, les centres de détention et les centres de thérapie, à Montréal et aux alentours. Nous avons soigneusement identifié, contacté et interrogé toutes ces ressources (plus d’une centaine) pendant les mois d’avril à juin 2015. Nous avons reçu une excellente collaboration et nous considérons que ces nombres sont très fiables.

Quant aux 429 personnes qui ont passé la nuit dehors la nuit du 24 mars, tel que nous l’avions indiqué dans le rapport, nous croyons que ce nombre est sous-estimé, et ce pour plusieurs raisons. Notamment, il est certain que les personnes qui ont passé la soirée du 24 mars dans un lieu caché, dans un parc que nous n’avons pas parcouru (tel le Mont-Royal), ou un endroit tel qu’un peep show ou une piaule, et qui n’ont pas révélé cette information à un bénévole dans un centre de jour ou soupe populaire le 25 ou le 26 mars, n’ont pas été comptées non plus. C’est une limite de tous les dénombrements de personnes itinérantes.

Le nombre 3016 exclut aussi l’itinérance cachée. Il est certain que beaucoup de personnes hébergées chez d’autres ou en maisons de chambres, notamment des femmes, sont en situation très vulnérable. Toutefois, à l’heure actuelle, il n’existe aucune méthode praticable (hormis un recensement de la population générale) pour dénombrer ces personnes avec la moindre précision.

Ces limites reconnues, l’estimé de 3016 personnes en situation d’itinérance visible pendant une seule nuit inclut des groupes que les dénombrements d’autres villes ignorent : par exemple, 199 personnes itinérantes de Montréal en train de séjourner dans des centres de thérapie en dehors de Montréal. Le nombre 3016 inclut plus de catégories que les nombres équivalents produits par d’autres villes.

Mesurer l’itinérance

Le but premier du dénombrement est d’établir une mesure que l’on peut utiliser pour connaître l’état de la situation, et suivre son évolution dans le temps. En répétant l’exercice périodiquement au moyen d’une méthodologie comparable, il sera possible de tracer l’évolution de l’itinérance à Montréal tant en nombre et qu’en profil.  Combien de personnes se trouvent en situation d’itinérance chronique, quelles sont leurs caractéristiques, et comment ces variables évoluent-elles avec le temps?  Y-a-t-il plus de personnes âgées, d’Autochtones, d’immigrants ? En appliquant différents programmes et mesures, réussit-on à réduire ou faire infléchir les nombres ?

Aussi, nous pouvons d’emblée comparer la situation de Montréal avec celle d’autres villes.

Malgré le fait que le nombre 3016 ait été estimé de façon plus complète que ce que ne font les autres villes, nous constatons que par 10 000 habitants, Montréal comptait relativement peu de personnes en situation d’itinérance le soir du 24 mars, en comparaison avec plusieurs autres villes canadiennes : 15,4 personnes pour 10 000 habitants, soit moins que Toronto (18,8), Calgary (29,7) ou la ville de Vancouver (28,1). C’est une bonne nouvelle.

Toutefois, les 429 personnes qui avaient passé la nuit dans la rue à Montréal représentent 2,2 personnes sur 10 000 – plus que Toronto (1,6) ou Calgary (1,5), quoique beaucoup moins que la ville de Vancouver (8,4).

Au-delà d’un nombre : mieux déployer nos interventions

Comme l’itinérance est un problème complexe, il faut nécessairement déployer plusieurs sortes d’interventions différentes pour la combattre. Et pour faire cela, il faut des informations précises sur les caractéristiques et l’évolution de la population en situation d’itinérance.

Obtenir de telles informations constituait le second but important du dénombrement et de l’enquête complémentaire.  Les données recueillies à partir de plus de 2 500 questionnaires font ressortir un grand nombre d’informations concernant les femmes, les Autochtones, les jeunes, les personnes en situation d’itinérance chronique, les personnes qui dorment dans la rue et celles qui dorment dans les refuges ou les logements transitoires – quant à leurs besoins en matière de logement, leur utilisation de services, leurs problèmes de santé, etc.

Parmi les nombreux résultats qui suggèrent des pistes d’intervention, soulignons-en deux.

Premièrement, les personnes qui passent la nuit dans la rue se distinguent des autres de plusieurs façons. Une bonne partie ne fréquente pas les refuges et n’a donc pas accès à leurs programmes de transition. Ils ont de plus grands problèmes de consommation d’alcool et de drogues. Environ 42 % sont en situation d’itinérance chronique depuis 3 ans ou plus. Ils ont de plus nombreux contacts avec la police.  Constatant les besoins de ces personnes, et leur nombre relativement élevé à Montréal, les soutenir dans leur recherche de solutions durables à leurs problèmes de logement, de santé ou judiciaires devrait à notre avis être considéré comme prioritaire.

Deuxièmement, environ le tiers des personnes en situation d’itinérance ont séjourné dans un centre jeunesse, ou pour les plus âgées, dans des ressources équivalentes. Cela suggère le besoin de déployer des interventions ciblées pour aider les jeunes les plus à risque à éviter l’itinérance et à mieux s’intégrer à la société.

Le dénombrement comme outil de communication

Le dénombrement a aussi un autre grand avantage : c’est un puissant outil de communication.  Les médias, le grand public et les politiciens sont sensibles aux nombres, qui sont perçus comme plus neutres que les descriptions purement qualitatives.  Les résultats de dénombrements et d’enquêtes peuvent être utilisés par les organismes pour justifier l’importance de leurs actions aux bailleurs de fonds, de façon complémentaire aux données qualitatives.  Ils peuvent aussi aider à ancrer les discussions quant aux politiques à privilégier.

Conclusion

Le dénombrement et l’enquête complémentaire ont jeté un nouvel éclairage sur les personnes en situation d’itinérance en fournissant des nombres et des profils détaillés. Des dénombrements et enquêtes successifs dans les années à venir permettront de suivre les progrès accomplis et d’ajuster les interventions en conséquence.

 

Eric Latimer, Ph.D., Centre de recherche de l’Hôpital Douglas, CIUSSS de l’Ouest-de-l’île-de-Montréal et Département de psychiatrie, Université McGill

James McGregor, M.Urb., Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal

Christian Méthot, M.Sc., Centre de recherche de l’Hôpital Douglas, CIUSSS de l’Ouest-de-l’île-de-Montréal

Alison Smith, candidate au Ph.D., Département de sciences politiques, Université de Montréal

Jean-Pierre Bonin, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal

Serge Chevalier, M.Sc., consultant

Laurence Roy, Ph.D. Centre de recherche de l’Hôpital Douglas, CIUSSS de l’Ouest de l’île de Montréal et École de physiothérapie et d’ergothérapie, Université McGill

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