Comparaison des résultats des dénombrements montréalais

Pas de commentaire Par Alison Smith | 28 septembre 2015
Illustration Photographie de Rejean Harel, dans le cadre de l'exposition «Où dormez-­vous»

En 1998, Louise Fournier et Serge Chevalier (Direction de la santé publique) ont publié un portait et un dénombrement ambitieux de la population itinérante à Montréal. Presque 20 ans après, la Ville de Montréal a financé un autre dénombrement avec une méthodologie et un objectif différents.

À première vue, les deux dénombrements semblent complètement différents, mais un examen plus approfondi des deux études laisse à penser qu’elles sont peut-être plus complémentaires qu’elles ne le paraissent.

Fournier et Chevalier avaient pour objectif de déterminer combien de personnes se trouvent en situation d’itinérance au cours d’une année à Montréal et à Québec. Pour ce faire, ils ont menés des entrevues durant toute une année au sein du réseau de services aux itinérantes, tels que les refuges, les centres de jour et les soupes populaires. (Les hébergements pour femmes victimes de violences conjugales et les logements transitionnels étaient exclus de l’étude.)

Les auteurs ont compté 28 214 personnes différentes ayant utilisé au moins un service au cours de l’année étudiée.

Mais Fournier et Chevalier précisent que « bien sûr, tous ces clients ne sont pas nécessairement sans domicile fixe. En ne considérant que ceux ayant été sans domicile fixe au cours de la dernière année, le nombre est de 12 666 ».

Ils notent que quelque 17 000 personnes ont vécu une période d’itinérance au cours de leurs vies.

Le dénombrement en mars 2015 avait pour objectif de savoir combien de personnes sont en situation d’itinérance un soir à Montréal suivant la méthodologie du dénombrement à un moment précis (Point-in-Time Count).

Par cette méthode éprouvée le dénombrement a conclu qu’il y avait environ 3 016 personnes en situation d’itinérance le soir du 24 mars 2015.

Pour comparer ces résultats si différents, il faut aussi tenir compte des périodes très différentes (12 mois, 1 soir) et distinguer les différentes formes d’itinérance.

Le rapport final du dénombrement Je compte MTL souligne que les résultats du dénombrement du soir du 24 ne devraient pas être vus comme représentatifs de l’itinérance pendant un an complet; « un grand nombre de personnes itinérantes un jour donné ne le sera pas nécessairement un autre jour : c’est le cas des personnes en situation d’itinérance situationnelle (ponctuelle) ou épisodique. Si nous avions réalisé le dénombrement à une autre date en 2015, nous aurions trouvé à peu près les mêmes personnes en situation d’itinérance chronique, mais un grand nombre d’autres personnes auraient remplacé celles que nous avons trouvées en situation d’itinérance épisodique ou situationnelle ».

La recherche au Canada, au Québec, en Europe et aux États-Unis distingue généralement trois « formes » d’itinérance : situationnelle, cyclique et chronique.

La politique provinciale en itinérance explique que « l’itinérance dite situationnelle fait référence à la situation des personnes qui, momentanément en difficulté, sont sans logement, sans chez-soi… L’itinérance cyclique fait référence à la situation des personnes qui alternent entre un logement et la vie dans la rue… Les situations d’itinérance chronique sont les plus visibles et les plus préoccupantes. Les personnes dans cette situation n’ont pas occupé un logement depuis une longue période » (page 30).

La Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abris (FEANTSA) explique pourquoi dans son rapport « Extent and Profile of Homelessness in European Member States: A Statistical Update »: « Les personnes avec les problèmes graves de santé mentale ou la consommation problématique d’alcool et de drogues peuvent être en situation d’itinérance plus fréquemment ou pour de plus longues périodes de temps, alors la méthodologie Point-in-Time fait en sorte que ce groupe peut être surreprésenté, simplement parce qu’ils utilisent plus le réseau de services pour les personnes itinérantes plus fréquemment ou pour de plus longues périodes que d’autres groupes de personnes en situation d’itinérance » (page 31).

Une étude menée par Tim Aubry et autres a conclu qu’environ 2 % à 4 % des personnes qui utilisent un refuge d’urgence y sont chroniquement. 3 % à 11 % y sont temporairement et, pour le reste, entre 88 % à 94 % sont en situation d’itinérance situationnelle. Le Homeless Hub estime qu’environ 90 % des personnes itinérantes sont en situation d’itinérance situationnelle.

Avec ce que l’on connaît des différents types de l’itinérance, on peut penser que les deux études ne sont pas si différentes en ce qui concerne l’itinérance chronique.

En appliquant la logique d’Aubry et autres aux résultats de Fournier et Chevalier, on peut estimer qu’entre 1200 et 1300 des personnes dénombrées en 1998 étaient chroniquement ou épisodiquement itinérantes. Le reste, la grande majorité, a vécu une brève période d’itinérance situationnelle.

Le nombre de personnes chroniquement ou épisodiquement en situation d’itinérance le soir du 24 était d’environ 2141. Par cette logique, le dénombrement du 24 mars a trouvé encore plus de personnes en situation d’itinérance chronique que celles qu l’on a dénombrées à la fin des années 1990; une tendance pas du tout surprenante et complètement en phase avec la tendance de l’augmentation de l’itinérance observée partout dans le monde.


Alison SmithAlison Smith est candidate au doctorat à l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur l’itinérance au Canada.


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