L’expérience de vie : Un savoir complémentaire pour contrer l’itinérance – volet 1

Pas de commentaire Par Cynthia Lewis | 23 décembre 2016
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Si la voix des personnes en situation d’itinérance a été traditionnellement absente des programmes et des décisions les concernant, il est désormais reconnu que leur participation apporte un regard complémentaire à la recherche de solutions visant à contrer le phénomène dans les communautés. Ce changement de mentalité coïncide avec des mouvements revendicateurs concernant les droits des personnes marginalisées, ainsi qu’une plus grande sensibilité à l’égard de l’exclusion sociale des individus. Dans quel contexte s’est effectuée cette reconnaissance? Pourquoi inclure la participation des personnes avec expérience de vie en itinérance? Quels sont les défis et les pistes d’amélioration à envisager pour favoriser leur participation? Existe-t-il des initiatives qui valorisent cette approche au Québec et au Canada?

Ce premier volet, d’une série de deux articles, se concentre sur l’importance de l’inclusion sociale et du savoir expérientiel des individus dans une démarche visant à mettre fin à l’itinérance dans les communautés.

“To have rights of homeless people respected,
there needs to be a shift in our culture. As it is right now,
homeless people are viewed not as worth less but as worthless.” [1]
– Daniel, membre du groupe-conseil, MMFIM

Contexte

Lorsque nous nous intéressons au contexte historique de l’itinérance, et aux enjeux sociaux qui en découlent, la littérature nous rappelle que celle-ci n’a soulevé que très peu d’intérêt au Canada avant les années 1980 (Hulchanski, 2009). Au début des années 1970, ainsi que durant les décennies suivantes, une série de décisions politiques culmineront avec la cessation du programme de subvention aux logements sociaux de 1995. Ces nouvelles orientations politiques auront de lourdes conséquences sur l’exclusion sociale des individus les plus fragilisés et sur l’augmentation de la population itinérante dans les différentes provinces canadiennes (Gaetz et al. 2013).

Devant cette situation d’urgence, des coalitions se sont formées pour contrer le phénomène dans les communautés. Au Canada, des organisations ont élaboré des plans d’action pour «mettre fin à l’itinérance» et ont plaidé pour que la voix des personnes sans abri soit incluse dans les stratégies visant à contrer cette problématique (Edmonton Committee to End Homelessness, 2009 ; Calgary Homeless Foundation, 2011 et Greater Victoria Coalition to End Homelessness, 2012). En Europe, la Fédération nationale des organismes travaillant avec les personnes sans abri a également souligné l’importance de reconnaître l’inclusion des personnes touchées par l’itinérance, notamment en ce qui a trait au droit de faire entendre leurs opinions et leurs perspectives dans les stratégies les concernant.

«[L’inclusion sociale] est basée sur la conviction que les personnes ont le droit d’avoir leur mot à dire sur la manière dont les services qu’elles utilisent sont mis sur pied et fonctionnent, et sur le fait que les personnes défavorisées socialement ou économiquement sont souvent confrontées à des barrières en matière de prise de décision.» (FEANTSA, 2013)

Sur cet angle, le concept d’inclusion sociale est perçu comme étant à la fois un déterminant important de la santé globale des individus, mais aussi comme étant un processus dynamique qui influence l’accès au droit, à la capacité d’agir et aux ressources essentielles (WHO | Europe, 2015).

«Rien pour nous, sans nous»: un mouvement issu de la marginalité

Dans les années 1990, le slogan «Rien pour nous, sans nous» a été utilisé pour véhiculer l’idée qu’aucune politique ne devait être décidée sans la participation pleine et entière des individus concernés (UN Chronicle, 2004). Initiés dans les sphères des personnes handicapées et des personnes avec des troubles de santé mentale, les principes de l’inclusion sociale se sont étendus par la suite vers les regroupements de personnes aux prises avec le VIH/SIDA, les usagers de drogues illicites et ceux vivant une situation d’itinérance.

Plus récemment, la Commission canadienne en santé mentale a élaboré des stratégies en matière d’inclusion sociale. Parmi ces principes directeurs, la Commission souligne l’importance de favoriser la création de regroupements de personnes marginalisées, afin que leurs voix soient incluses dans les décisions et les planifications les concernant. De même, les personnes avec expérience de vie en itinérance ont apporté une contribution significative au projet pancanadien At Home/Chez Soi, notamment sur le plan de la recherche et du soutien auprès des participants. Par exemple, sur le site At Home/Chez Soi de Toronto, un comité a été élaboré en 2010 pour assurer la participation active des personnes ayant vécue l’itinérance dans tous les aspects du projet. Si plusieurs auteurs ont tenté d’énumérer les bénéfices de l’inclusion sociale dans le domaine de l’itinérance, les chercheurs Trudy Norman et Bernadette Pauly nous rappellent à ce propos que:

« Without the voices of those impacted by homelessness, there is a risk that important understandings essential to the development of effective solutions to homelessness will remain obscured. » (2013 :136)

Pourquoi inclure la participation des personnes ayant une expérience vécue en itinérance?

La participation des personnes avec expérience de vie – qu’il s’agisse de l’itinérance, de la santé mentale, des toxicomanies ou d’un autre domaine – entraîne de nombreux avantages.

Pour les planificateurs et les décideurs politiques, les fournisseurs de services et les chercheurs, la participation des personnes vivant (ou ayant vécu) l’itinérance permet d’offrir une perspective complémentaire pour contrer le phénomène dans les communautés (Sakamoto, et al., 2008). Elle renforce la mise en œuvre des plans d’action et des services offerts (The Homeless Hub, 2015), notamment par une prise de décision plus éclairée et des politiques sociales plus ouvertes et démocratiques (Waterloo – Social Services, 2012). Elle contribue aussi à rehausser la crédibilité des démarches et des pistes de solutions retenues (Homelessness Partnering Stategy Directives 2014-2019).

Pour les personnes concernées, l’individu tire un avantage ou une autonomie personnelle de son implication, particulièrement en acquérant davantage de confiance, de connaissances, de compétences et/ou une sensibilisation accrue de ces réalités (Lived Experience Advisory Council, 2016 ; INSPQ, 2016). Cela s’ajoute à ce qu’il peut tirer comme avantage à plus long terme, notamment grâce à une amélioration des politiques, des pratiques et des services offerts sur le terrain (Commission de la santé mentale du Canada, 2011).

Pour les collectivités, la participation de citoyens marginalisés au sein de la société permet d’améliorer la sensibilisation et les perceptions de certains phénomènes tels que l’itinérance, la pauvreté ou les problématiques de santé mentale, ainsi que de corriger les images et de dissiper les mythes et les stéréotypes qui s’y rattachent (Buck, et al., 2004; FEANTSA, 2013).

En somme, l’inclusion des personnes vulnérables et marginalisées – sur le plan individuel, politique et social – constitue une manière d’assurer la valorisation de l’expérience vécue des personnes qui ont une perception unique des services que nous gérons et des politiques que nous instaurons pour leur mieux-être. En tenant compte de leur expertise de vie, nous nous assurons que la qualité et l’efficacité des services offerts sont au rendez-vous, mais aussi nous nous assurons de l’amélioration des démarches politiques les concernant. Néanmoins, si l’inclusion sociale des citoyens marginalisés est souhaitable, de nombreux défis sont encore à relever en la matière.

Défis et pistes d’amélioration pour mobiliser la participation des personnes avec expérience de vie en itinérance

La mobilisation citoyenne est particulièrement importante pour l’engagement des individus marginalisés. Cela demande aux décideurs politiques, aux gestionnaires, aux citoyens et autres acteurs du milieu de développer: «[…] une meilleure compréhension des réalités auxquelles sont confrontés ces individus, des enjeux sur lesquels ils peuvent agir et des conditions de réussite pour ces actions» (INSPQ, 2016: 34), en particulier, dans la création d’espaces de dialogues dans lesquels les citoyens vivant (ou ayant vécu) une situation d’itinérance pourront participer en tant qu’experts de vie et «source d’innovation» sociale.

Dans un mémoire déposé en janvier 2016, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) nous rappelle que le défi le plus important consiste à faire en sorte que les individus marginalisés prennent eux aussi part aux décisions à travers une participation active à la vie collective et communautaire. Toutefois, associer les citoyens à l’élaboration de démarches de développement demande des espaces organisés. Pour relever ce défi:

 « […] les pouvoirs publics comme les organisations et les citoyens devront consentir des efforts accrus pour lever les obstacles à une plus large participation citoyenne au processus décisionnel. » (INSPQ – 2016: 35).

Parmi les efforts à retenir dans l’élaboration de stratégies locales en matière de lutte pour contrer la pauvreté et l’exclusion sociale, l’INSPQ énumère quelques pistes d’amélioration pour favoriser la mobilisation des individus à leur milieu de vie, par exemple: (1) dans la façon dont le pouvoir sera partagé et réparti lorsqu’il est question de prises de décisions, de distribution des ressources et de définition des objectifs du projet et des résultats; (2) dans les modes de coopération et de concertation entre citoyens, élus locaux et institutions dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques territoriales et (3) par l’accompagnement des citoyens dans la mise en œuvre de projets et la gestion des enjeux qui y sont rattachés.

Malgré cette volonté, il existe très peu d’initiatives qui permettent d’inclure le savoir expérientiel des individus marginalisés, en particulier dans les démarches politiques visant à contrer l’itinérance au Canada (Norman et Pauly, 2013).

Initiatives au Canada et au Québec

Parmi les rares initiatives canadiennes et québécoises qui s’inscrivent dans cette vision, citons en deux:

Le Lived Experience Advisory Council qui est un regroupement d’individus pancanadien dont le principal objectif est de faire reconnaître l’apport des personnes avec expérience vécue en itinérance auprès des fournisseurs de services, des décideurs politiques et des chercheurs. En 2016, le regroupement a élaboré un premier guide relatant les sept principes d’inclusion et de leadership des personnes avec expérience de vie en itinérance. Cette initiative visait à sensibiliser les communautés à l’importance d’inclure l’expertise et la participation des personnes vivant (ou ayant connu) une situation d’itinérance dans les démarches et les décisions visant à contrer le phénomène au Canada. Le regroupement et ses membres ont d’ailleurs présenté les points saillants de ce document lors de la conférence de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance, à London (Ontario) en novembre 2016.

Les Porte-Voix du rétablissement – L’Association québécoise des personnes vivant (ou ayant vécu) un trouble mental – a pour mission de regrouper en association nationale les personnes vivant un trouble mental, de les consulter et de les représenter afin de promouvoir et défendre leurs intérêts. Parmi leurs objectifs, notons en particulier de favoriser la participation et déléguer des représentants des personnes vivant ou ayant vécu un trouble mental à tous les débats publics ou forums traitant des questions qui les concernent. Cet aspect est renforcé par un programme de formation sur le rétablissement qui se fonde sur le savoir expérientiel et les compétences en matière de rétablissement.

Au printemps 2016, le Plan d’action en santé mentale 2016-2020: Faire ensemble et autrement, a mis, entre autres, l’accent sur l’approche du rétablissement et la participation citoyenne des personnes vivant ou ayant vécu un trouble de santé mentale dans toute décision les concernant. D’ailleurs, les «Porte-Voix» feront partie des partenaires conviés par la Direction de la santé mentale du MSSS afin de nourrir un guide en matière de participation des personnes utilisatrices de services et des membres de leur entourage à la planification et à l’organisation des services de chaque établissement. Les publications et les bulletins d’information de l’Association des «Porte-Voix» peuvent être consultés sur son site web.

[1] En exergue dans le texte, extrait d’entretiens tirés des ateliers de travail du groupe-conseil en 2016.


Le deuxième article de la série se concentre sur la première année de la démarche du MMFIM d’inclure des personnes avec expérience de vie en itinérance dans les décisions qui les concernent.


Télécharger l’étude au format PDF:  L’expérience de vie: un savoir complémentaire pour contrer l’itinérance.


À propos de Cynthia Lewis

Spécialiste en logistique de terrain et en gestion de données, Cynthia Lewis est détentrice d’un baccalauréat en anthropologie et d’une maîtrise en démographie de l’Université de Montréal. À partir de 2006, elle s’oriente en santé et condition féminine, sous la bannière de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’Organisation des Nations Unies (ONU), à titre de chercheur et de responsable de projets. Puis, en 2015, elle se joint au Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal (MMFIM), comme consultante. Durant cette période, elle participe également au Dénombrement et à l’Enquête complémentaire sur les personnes en situation d’itinérance à Montréal. Elle a également initié et coordonné le comité de consultants avec expérience de vie en itinérance pour le MMFIM de 2015 à 2016


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