S’unir pour mettre fin à l’itinérance à San Francisco : quand les médias s’en mêlent !

Pas de commentaire Par La rédaction | 24 août 2016
Illustration Crédit photo: David D'Amiko

Chef de file dans la lutte contre l’itinérance aux États-Unis, et avec un budget annuel de 241 millions $ consacré à cette problématique, la ville de San Francisco (SF) a permis de loger près de 22 000 personnes sans-abri depuis 2004. Toutefois, les autorités locales semblent incapables d’enrayer la croissance de ce phénomène, alors que les recensements biennaux démontrent une augmentation constante des personnes sans-abri depuis 2007. Ainsi, et malgré les efforts successifs des cinq dernières équipes de l’administration municipale, l’itinérance semble si profondément ancrée dans la ville qu’elle est devenue une des caractéristiques déterminantes de la collectivité. La grande question est : « pourquoi ? »

Devant la persistance de l’itinérance, un effort médiatique sans précédent a été coordonné le 29 juin dernier. Cette initiative – The SF Homeless Project –, qui réunit près de 70 organismes de la presse locale, avait déjà été annoncée au mois de mai dans le New York Times. Leurs objectifs : documenter le phénomène, trouver des pistes de solutions concrètes et durables et dénoncer le statu quo politique et social face à cette problématique humanitaire. Depuis, de nombreux articles, documentaires, et photoreportages ont été diffusés massivement dans les médias écrits et sur le Web ; effort journalistique qui se poursuivra tout au long de l’année 2016.

 

« The ultimate goal must be to eliminate, not manage, homelessness ».  [Editorial SF Chronicle, juillet 2016]

Mesurer l’ampleur du phénomène : combien sont-ils à vivre dans les rues de SF ?

Mesurer les impacts sociaux et économiques de l’itinérance est ardu, voire impossible, vu la réalité complexe de l’itinérance et son statut souvent temporaire. La Ville de San Francisco souhaite mettre en place un système plus complet d’informations pour mieux compter et aider les personnes en situation d’itinérance. En ce moment, la Ville utilise différents systèmes de données pour chiffré le phénomène. Le nouveau système devrait être implanté en octobre prochain, et complètement fonctionnel en 2018.  Tous les systèmes d’information seront par conséquent unifiés. Ainsi, le dénombrement de la Ville, le recensement biannuel du  Department of Housing and Urban Development, le fichier du Department of Public Health qui garde trace de toutes les personnes qui utilisent les services médicaux, dentaires et de désintoxication dans le ville sur un an et les plaintes à la police et au 311 seront désormais prises en compte ensemble. Le tout devrait non seulement simplifier la vie à la Ville, il fera aussi en sorte que les personnes dans le besoin n’auront plus à répondre aux questions plusieurs fois.

Santé mentale et itinérance : les coûts humains de ne rien faire

L’itinérance et la santé mentale sont tellement inter reliées qu’il est impossible de résoudre un problème sans aborder l’autre. Or, la ville se démène sur tous les niveaux, incapable d’empêcher ses citoyens les plus vulnérables de faire la navette entre la rue, les salles d’urgence, les refuges et les prisons, à grands coûts et sans réel progrès. La Ville a besoin de douzaines, peut-être de centaines, de lits en psychiatrie pour les plus malades, de logements de transition sécuritaires entre les différents niveaux pour ne pas tomber en dehors du système et des milliers de logements supervisés. Une centaine de nouveaux lits en psychiatrie coûterait 80M$/an, selon le Department of Public Health. Le même nombre dans un centre de traitement non-hospitalier ou une maison de soins pourrait coûter jusqu’à 20M$. Le logement quant à lui pourrait coûter 50M$/an. Mais il y aurait des économies en retour. 3% des personnes, qui utilisent le plus les services d’urgence, coûtent 50 M$/an.

San Francisco pourrait s’inspirer de New York et de son programme Frequent User Service Enhancement (FUSE) qui vise ceux qui ont le plus de chances d’aller en prison ou en salle d’urgence avec du soutient intensif et du logement. En 2014, le rapport sur 72 participants indiquait que 86% d’entre eux étaient toujours en logement deux ans après leur entrée dans le système de soins, comparativement à 42% pour un groupe témoin. Le coût était de 25 000$/an/personne.

Mieux coordonner les services offerts sur le terrain

Et si la Ville s’inspirait du Navigation Center, un refuge plus accueillant avec des intervenants disponibles pour aider les résidents à reprendre leur vie en main? Et si la Ville ajoutait des centaines de lits pour accommoder ceux qui sont sur les listes d’attentes dans les refuges plutôt que de les laisser dormir dans la rue jusqu’à ce que leur nom soit nommé? Et si la Ville considérait les refuges comme une partie de la solution à l’itinérance et pas comme un «en attendant»? Au Navigation Center, le ratio intervenant/client est plus élevé, les couples peuvent dormir ensemble, les animaux sont acceptés et il y a de la place pour les bagages. Le centre est plus libre quant aux déplacements et aux repas. Après y avoir entré, la majorité des clients obtiennent un logement permanent ou retournent dans leur ville d’origine. Le centre, ouvert initialement grâce à un don généreux, a fait des petits.

Le logement supervisé : une solution concrète pour résoudre l’itinérance ?

Différentes pistes de solution en logement sont mises de l’avant pour que San Francisco puisse répondre à la demande des personnes les plus en besoin dans la rue d’ici deux ans.

  1. Le logement supervisé subventionné avec suivi intensif pour un temps, avec des thérapeutes en santé mentale, des conseillers en dépendance et en emploi, suivi d’une diminution d’intensité. Une solution que la ville connait bien, car c’est le leader national dans le domaine. Le coût représenterait 2% du budget annuel de la ville, et les unités pourraient être construites sur les terrains vacants et autres stationnements appartenant à la ville et autres édifices vacants privés à vendre.
  2. Loger des gens dans des hôtels rénovés aux frais des propriétaires, loués à la Ville et gérés par des organismes communautaires. Le propriétaire en ressort gagnant, car il reçoit des paiements réguliers. Au moins mille unités seraient ainsi disponibles dans la cité.
  3. Loger des personnes dans des containers nouvellement assemblés, soit l’option LEGO, une option que New York et Los Angeles ont récemment tentée avec succès. Un coût de 200 000$ par logement qui est rapidement mis en place. Un exemple de cohabitation réussie est le Mission Creek Housing Project, où 51 personnes en situation d’itinérance chronique vivent dans de beaux appartements côtoyant des condos à un millions de dollars. Un intervenant est présent pour quinze résidents.

Pour financer tout ça, un conseiller suggère de payer à la performance : les investisseurs mettent des millions pour financer les services ou du logement du gouvernement puis, si les projets sauvent de l’argent, le gouvernement rembourse les investisseurs, avec intérêt, en grande partie grâce aux économies.

La Ville ne part pas de rien : en 2004, le plan de dix ans du maire Gavin Newsom plaçait le besoin de loger 3000 personnes itinérantes de façon chronique – plus que ce qu’il y a dans les rues en ce moment. Douze ans plus tard, la Ville a plus de 6000 unités dans lesquelles des personnes qui étaient en situation d’itinérance vivent. Selon la Ville, au moins 450 nouvelles personnes en situation d’itinérance chronique arrivent chaque année sur les trottoirs de la cité, venant de la ville ou d’ailleurs, faisant en sorte que la ville rattrape difficilement son retard.

Couverture complète

Pour un aperçu des solutions axées sur la couverture même du projet, rendez-vous sur le site du San Francisco Chronicle – Beyond Homelessness.

Pour voir l’ensemble des articles produits et relatifs au « SF Homeless Project », rendez-vous sur le site : SF Gate.

Enfin, pour en savoir plus sur l’initiative et interagir avec la communauté sur le Web, visitez les réseaux sociaux du projet, notamment leur page Facebook et leur compte Twitter.


Cet article a été rédigé par Cynthia Lewis, anthropologue et démographe et Karine Préjean, étudiante à la maîtrise en santé communautaire.