L’expérience de vie : Un savoir complémentaire pour contrer l’itinérance – volet 2

Pas de commentaire Par Cynthia Lewis | 3 janvier 2017
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L’inclusion sociale des personnes avec expérience de vie en itinérance dans les décisions les concernant a été identifiée comme étant une des actions prioritaires de l’Objectif2020, 1er plan d’action du Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal. En novembre 2015, la première phase du projet consistait à recueillir des informations sur l’importance de l’inclusion sociale d’individus marginalisés aux activités du MMFIM, ainsi que de sonder l’intérêt d’un regroupement de citoyens avec expérience de vie en itinérance.

Ce dernier volet, d’une série de deux articles, se concentre sur la première année de la démarche.

 “I would like to be part of the solution in resolving social problems
and that would include being visible and having
a voice in the community” [1]

– Gabriela, membre du groupe-conseil, MMFIM

Comment inclure la participation des personnes avec expérience de vie en itinérance?

L’établissement d’un groupe consultatif semble un moyen efficace (et le plus commun) pour assurer la voix et la participation des personnes avec expérience vécue en itinérance dans le processus décisionnel d’une organisation (FEANTSA, 2013). Toutefois, il ne semble pas y avoir de ligne directrice ou de structure standardisée pour le faire (Waterloo – Social Services, 2012). Pour obtenir ces informations, le MMFIM a fait appel à diverses ressources, ce qui a permis de mieux comprendre l’approche « expérience de vie » et de confirmer l’intérêt croissant pour ce type d’initiatives au sein des communautés. Parmi ces diverses ressources, notons :

  • Une brève revue de la littérature, qui démontre les limites des ressources disponibles sur le sujet. La plupart des articles consultés proviennent du domaine de la santé mentale et des toxicomanies.
  • Des entretiens avec des groupes et des organismes qui favorisent l’inclusion sociale de personnes vivant (ou ayant vécu) une situation d’itinérance et/ou une problématique de santé mentale [2].
  • Des rencontres préparatoires et des ateliers de travail, qui ont permis dans un premier temps de sonder l’intérêt des personnes avec expérience de vie en itinérance et de recruter les premiers membres du groupe-conseil.

L’ensemble de ces informations colligées a permis d’articuler une démarche à suivre dans l’élaboration du groupe-conseil et de préciser les défis et les considérations logistiques à retenir pour la première phase du projet.

Les faits saillants de la première phase du projet : démarches, apprentissages et défis

Le recrutement des membres

Il existe plusieurs manières de recruter les membres d’un groupe-conseil, chaque façon comporte son lot de défis (Waterloo – Social Services, 2012 & Godrie, 2014). Pour le projet, le MMFIM a profité de la conférence montréalaise de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance (2-4 nov. 2015) pour recruter directement auprès des organismes communautaires du réseau en itinérance de Montréal. Ce recrutement – par « référence communautaire » – a eu comme avantage de faciliter la mise en contact avec les individus; d’assurer l’expérience vécue en itinérance; de sélectionner des personnes qui fréquentaient (ou avaient fréquenté) les services offerts sur le terrain et qui, pour certaines, travaillaient déjà dans un cadre plus structuré à titre de pair-bénévole ou de pair-aidant.

La première rencontre

La première rencontre avec les membres potentiels du groupe-conseil a été l’étape la plus importante de la démarche puisqu’elle peut déterminer la pérennité du groupe et la réussite des objectifs (FEANTSA, 2013). Elle a également représenté une opportunité pour les individus d’obtenir de l’information concrète sur le MMFIM : vision, objectifs et actions sur le terrain; ainsi que de comprendre les contours du projet (Waterloo – Social Services, 2012). Cette première rencontre a permis aussi de développer une cohésion de groupe et un sentiment de confiance entre les membres et le MMFIM (Sakamoto, et al., 2008). Pour l’occasion, il a été utile d’annoncer clairement les grandes lignes du projet sur papier : la philosophie, les objectifs attendus et les activités des futures rencontres. Ce document a permis une première discussion ouverte avec les membres potentiels du groupe-conseil, les fonctions et rôles attendus par les différentes parties en présence et d’apporter des modifications, le cas échéant.

Le nombre d’individus

Le nombre d’individus dans le groupe peut avoir un impact sur la dynamique et le degré d’inclusion des participants. Généralement, il est établi que le nombre idéal de personnes au sein d’un groupe-conseil se situe autour de 6 à 12 membres (Waterloo – Social Services, 2012). Aussi, la taille du groupe peut fluctuer dans le temps, ce qui peut affecter la dynamique des rencontres et l’inclusion des personnes. L’expérience de la première phase du projet a démontré que certaines différences sociodémographiques des participants peuvent également influencer la taille du groupe dans le temps (attrition du nombre), particulièrement la mixité des langues parlées et celle des expériences vécues. Si l’inclusion des différents visages en itinérance est souhaitable dans un groupe-conseil, elle ne doit pas se faire au détriment des individus et de la pérennité du projet (The Homeless Hub, 2015). Pour contrer ce défi, il convient de segmenter le groupe à l’occasion et/ou de rechercher un point commun expérientiel entre les participants (genre, âge, langue parlée ou degré d’itinérance).

La localisation

La localisation des rencontres doit être accessible et convenable aux individus et à la taille du groupe. Il est important de déterminer l’endroit en fonction de la proximité des moyens de transport en commun, dont plusieurs des participants dépendent. À ce propos, le MMFIM a tenu ces rencontres dans les locaux des organismes communautaires du réseau en itinérance à Montréal, ce qui a permis de profiter de plusieurs avantages pour le groupe-conseil, notamment : de favoriser la connaissance des services offerts sur le terrain; de stimuler la possibilité de tisser de nouveaux liens avec le personnel communautaire et de futurs membres potentiels; de permettre de faire connaître le groupe-conseil et ses membres et d’offrir un endroit plus stimulant où les individus se sentent plus à l’aise.

La fréquence

La fréquence et le temps alloué aux rencontres sont généralement établis lors d’une réunion mensuelle qui dure de deux à trois heures. Ces paramètres logistiques peuvent varier selon la taille du groupe et le type/la forme de l’activité proposée. L’expérience de la première phase du projet a démontré l’importance de conserver une consistance dans la fréquence/durée des rencontres au fil du projet et de s’assurer que les dates et les heures de réunion conviennent à tous. De même, il est important de prévoir des moments de récupération (pauses) et de respecter l’horaire établi (début et fin) pour chacune des réunions.

Comment assurer la pérennité du projet au fil du temps?

La participation

Une des premières conditions de réussite pour assurer la pérennité du projet au fil du temps est d’éviter que la participation du groupe ne soit que purement formelle ou unidirectionnelle. Il faut donc s’assurer d’une certaine diversité des activités proposées, que celles-ci comportent des avantages à la fois pour l’organisation (MMFIM) et à la fois pour les individus, et qu’elles ont un impact à un ou plusieurs niveaux (pratique, politique et de la perception). Il faut donc éviter la « lassitude d’être consulté » chez les membres du groupe-conseil en fournissant des résultats tangibles de leur participation. Par exemple, en soumettant des commentaires après les activités, ce qui permet une certaine reconnaissance de l’avancement, de l’engagement et des aptitudes des personnes au projet.

La documentation

Au regard de la première considération soulevée, il est opportun de tenir un journal de bord ou une grille d’évaluation qui permettra de documenter le projet au fil du temps. Celui-ci doit inclure – pour chaque rencontre – un descriptif daté des activités; les objectifs à atteindre pour sa réalisation; les principaux défis rencontrés, les décisions prises et une brève évaluation des avancements/accomplissements du groupe-conseil. En guise de complémentarité, une grille évaluative (trimestrielle et/ou annuelle) du projet peut être établie par les membres.

La communication

La communicationentre l’organisation et le groupe-conseil – doit être maintenue entre chaque réunion. Celle-ci permet d’informer le groupe (date, heure, activités, etc.), d’obtenir de la rétroaction sur les rencontres (agenda, objectif ou autres) ou de la documentation supplémentaire sur les sujets abordés lors des rencontres. Il est donc important de trouver une forme communicationnelle qui convienne à tous et qui n’exclut pas certains membres du groupe-conseil. En ce sens, l’utilisation du courriel ou du téléphone peut représenter une barrière importante pour certaines personnes qui n’y ont pas accès. Il faut aborder ce sujet lors de la première rencontre et prendre les coordonnées, le cas échéant. La confidentialité des conversations et des informations est de mise.

La collaboration, la mise en relation et le réseautage

La collaboration, la mise en relation et le réseautage entre les membres du groupe-conseil, entre le groupe-conseil et l’organisation et entre le groupe-conseil et la communauté est vitale pour construire un regroupement de personnes mobilisées, impliquées et dynamiques. Pour ce faire, la participation des membres à des forums, des conférences, des consultations publiques ou autres activités – en matière d’itinérance, de logement et/ou de pauvreté –, permet de faire reconnaître l’expertise du groupe-conseil, de créer des opportunités d’échanges et d’actualiser les connaissances des membres sur le continuum des services offerts et sur les différentes stratégies mises en place pour contrer l’itinérance. De même, l’élaboration d’outils de réseautage, tels que des cartes de visite ou une brochure – résumant l’historique et les objectifs du projet – permet également de faciliter la collaboration et la mise en relation des membres du groupe-conseil.

La rémunération

La rémunération et les encas (nourriture et rafraîchissements) sont deux facteurs d’importance pour maintenir et assurer la participation des membres au groupe-conseil, puisqu’ils soulignent les efforts des participants au projet (Canadian HIV/AIDS Legal Networks, 2006). Pour la première phase de l’initiative, le MMFIM a fixé la rémunération des membres à 15,00 $ l’heure et un budget pour les encas, le matériel et le transport en commun.

La formation

La formation peut être souhaitable pour fournir des outils supplémentaires aux membres du groupe-conseil qui désirent s’impliquer plus activement dans l’organisation lors des conférences et des colloques, notamment pour présenter les objectifs du projet face à un auditoire ou à des journalistes.

L’esprit d’ouverture

L’esprit d’ouverture est une qualité essentielle à la poursuite d’un projet, notamment lorsque les membres du groupe-conseil ont des expériences et des perceptions différentes face au phénomène de l’itinérance (Godrie, 2014). Un des plus grands défis que le groupe a rencontrés lors de cette première année a été non seulement de juxtaposer des parcours de vie diversifiés en itinérance, mais aussi d’intégrer des personnes travaillant dans le domaine et n’ayant aucune expérience « vécue » du phénomène. Cette mixité des regards, entre savoir expérientiel et savoir professionnel, a été une des forces du comité, mais a aussi ouvert vers de vives discussions lors des ateliers de travail. Ces moments de ventilations ont permis de dissiper des lieux communs face è la notion de « vécue » — qu’elle soit expérientielle ou professionnelle – en matière d’itinérance, sur l’importance d’une inclusion sociale bidirectionnelle et sur la nécessité d’intégrer une diversité des approches pour comprendre les enjeux et le phénomène.

La seconde phase de la démarche

Depuis septembre 2016, l’initiative se concentre sur le recrutement de nouveaux membres et la participation active du comité aux travaux du MMFIM. Voici un aperçu du calendrier des activités réalisées lors de la session d’automne (sept. à déc. 2016) :

Expérience de vie MMFIM

[1] En exergue dans le texte, extrait d’un entretien tiré des ateliers de travail du groupe-conseil en 2016.

[2] Notamment, le Lived Experience Advisory Council du Canada, Les Porte-Voix du rétablissement, Cactus Montréal et le Groupe d’Intervention Alternative par les Pairs (GIAP).


Télécharger l’étude au format PDF:  L’expérience de vie: un savoir complémentaire pour contrer l’itinérance.


À propos de Cynthia Lewis

Spécialiste en logistique de terrain et en gestion de données, Cynthia Lewis est détentrice d’un baccalauréat en anthropologie et d’une maîtrise en démographie de l’Université de Montréal. À partir de 2006, elle s’oriente en santé et condition féminine, sous la bannière de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’Organisation des Nations Unies (ONU), à titre de chercheur et de responsable de projets. Puis, en 2015, elle se joint au Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal (MMFIM), comme consultante. Durant cette période, elle participe également au Dénombrement et à l’Enquête complémentaire sur les personnes en situation d’itinérance à Montréal. Elle a également initié et coordonné le comité de consultants avec expérience de vie en itinérance pour le MMFIM de 2015 à 2016.

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