L’itinérance des femmes à Montréal – Volet 1 : Les facteurs de fragilisation

Pas de commentaire Par Cynthia Lewis | 11 mars 2016
Illustration Crédit photo : Marie-Anne Bourassa

Cet article est tiré d’une étude faite par Cynthia Lewis pour le MMFIM, à l’été 2015.

Les facteurs de fragilisation

« À Montréal,
c’est impossible de vivre dans la rue si tu es une femme.
Ta vie, tu la mets en danger.»
(Femme en situation d’itinérance)[1]

Selon la littérature, ce n’est pas tant la présence d’un facteur, mais la conjugaison de plusieurs facteurs qui vient restreindre la notion de choix chez les individus. Pour les femmes, ces éléments de fragilisation seraient « magnétisés » par ceux de la violence, de la pauvreté et des inégalités sociales. Ce jeu factoriel rend les trajectoires féminines particulièrement vulnérables à l’itinérance et accentue les problématiques liées à la désaffiliation sociale, à la santé mentale et physique, ainsi qu’à la dépendance et à la toxicomanie.

La féminisation de la pauvreté

Si l’augmentation du nombre de femmes en situation d’itinérance découle en partie des nombreuses compressions budgétaires imposées aux services de santé et aux services sociaux, ces multiples restrictions se sont aussi conjuguées au fil du temps à d’autres éléments structuraux et conjoncturels qui sont venus renforcer les inégalités systémiques entre les individus et fragiliser les conditions de vie des femmes[2].

Au Québec, malgré l’adoption de politiques visant à combattre les inégalités entre les femmes et les hommes, les ressources nécessaires à leur mise en place ont été insuffisantes pour enrayer ce mécanisme. Ainsi, en dépit d’un niveau de scolarité plus élevé chez les jeunes femmes que chez les jeunes hommes et d’une participation accrue des femmes au marché du travail, il existe toujours un écart important entre les sexes en matière de revenu et d’emploi. Selon un portrait statistique, tiré de l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011, les Montréalaises de 15 ans et plus avaient un revenu moyen d’emploi inférieur (32 771 $) à ceux des hommes montréalais (44 709 $)[3]. Pour cette même période, elles étaient aussi moins nombreuses à tirer des revenus de l’emploi et à bénéficier de moins bonnes opportunités en termes de qualité de revenu. Cette situation est d’autant plus critique chez certaines catégories de femmes, dont celles qui sont issues de l’immigration.

Parmi les raisons mentionnées pour expliquer ces inégalités économiques, notons, d’une part, que le rehaussement de la scolarisation des femmes ne s’est pas accompagné nécessairement d’une diversification des choix professionnels; celles-ci continuent d’être surreprésentées dans les secteurs des biens et des services et sous-représentés dans les emplois de direction; d’autre part, et bien que le taux d’emploi des femmes et des mères se soit accru au cours des dernières décennies, les femmes doivent composer davantage que les hommes avec les difficultés de concilier la famille et le travail. De même, lorsqu’elles sont sur le marché du travail, les femmes ont plus de risque d’obtenir un emploi précaire (p. ex. : emploi à temps partiel, occasionnel ou autonome), en plus de recevoir un salaire horaire médian moins élevé que les hommes pour un emploi comparable[4]. Enfin, et selon la littérature, les femmes seraient plus nombreuses à consacrer une part plus importante de leur temps au travail non rémunéré, par exemple, le travail domestique ou le travail d’aidante naturelle.

La paupérisation des femmes constitue une question complexe. Elle n’est pas liée uniquement à l’emploi et au revenu, mais aussi aux activités des femmes en matière de reproduction et de production sociales. Cependant, les écarts perçus entre les genres démontrent comment cette dimension économique se répercute sur l’ensemble des ressources financières des femmes et vient, par le fait même, fragiliser leurs conditions de vie. D’ailleurs, c’est sur l’île de Montréal qu’on observe la plus grande proportion de femmes vivant sous le seuil de faible revenu (SFR[5]) au Québec. Les Montréalaises se retrouvent aussi parmi les Québécoises et les Québécois qui consacrent une plus large part de leur revenu au paiement du logis (plus de 30 %)[6].

La difficulté d’avoir un chez-soi 

« Dans un monde idéal,
je voudrais un logement à prix modique.
On peut-tu garder notre intégrité, notre indépendance ?
Avoir un logement à prix convenable ? »
(Femme en situation d’itinérance)

La rareté de logements abordables à Montréal représente un second facteur de fragilisation chez les femmes. Depuis plusieurs années, les aléas de l’offre et de la demande sur le marché de l’habitation, ainsi que la spéculation immobilière, ont ouvert la porte à toutes sortes d’abus de la part de certains propriétaires. Selon la littérature et les organismes communautaires consultés dans le cadre de cette recherche [mai 2015], une des raisons ayant mené à l’augmentation de la fréquentation des femmes dans les refuges, les centres de jour et les banques alimentaires découle directement de la perte du logis, du coût trop élevé de celui-ci et du non-respect de leurs droits en matière de logement.

La pénurie de logements abordables affecte particulièrement les trajectoires féminines, notamment les femmes seules vivant sous le seuil de faible revenu. Cette situation est aussi notable, sinon plus, aux grands âges de la vie, alors que les femmes ont une espérance de vie supérieure aux hommes et la prévalence de vivre en couple diminue avec l’âge. Au Québec, c’est dans la région de Montréal qu’on retrouve la proportion la plus élevée de femmes âgées de 65 ans et plus, habitant seules dans un logement privé[7]. Elles sont également surreprésentées au sein des aînés vivant sous les seuils de faible revenu. En 2006, les femmes âgées représentaient près de 75 % du groupe de personnes aînées vivant avec un revenu inférieur à 20 000 $ au Canada. La perte du conjoint, du revenu et du logis ainsi que les abus seraient parmi les principaux facteurs de fragilisation qui amènent ce groupe spécifique vers une situation d’itinérance. Contrairement aux femmes qui vieillissent dans un état d’itinérance chronique, ces trajectoires féminines ont plus de risque de connaître un premier épisode d’itinérance à des âges relativement élevés [9].

La discrimination de certains propriétaires à l’égard des femmes seules avec enfants constitue aussi un problème récurrent en matière de logement abordable, spécialement chez les femmes issues de l’immigration[10]. Celles-ci font partie des groupes qui se heurtent aux problèmes les plus graves en matière de logement. À Montréal, il a été noté que les familles immigrantes comptent plus de ménages avec enfants, et plus d’enfants au sein du ménage, que les familles non immigrantes. De même, leur taux d’effort est généralement plus élevé, une situation encore plus marquée chez les ménages soutenus par une femme immigrante. Ces dernières sont aussi locataires dans une plus grande proportion. Enfin, les logements des immigrants sont plus souvent surpeuplés (plus d’une personne par pièce), presque exclusivement lorsque le chef de ménage est une femme, alors que leurs logis sont ceux qui sont considérés en moins bon état (SHQ, 2012).

En outre, la crise du logement dans les communautés autochtones au nord du Québec, dont les conditions s’aggravent d’année en année, augmente également les risques de surpeuplement et, par le fait même, a une incidence sur diverses problématiques sociales qui touchent particulièrement les femmes et les jeunes filles autochtones, dont la violence physique et sexuelle. La recherche d’une certaine sécurité peut s’exprimer par un exode vers les grands centres urbains, tels que Montréal, où leurs conditions de (sur)vie les rendent encore plus vulnérables, particulièrement si elles fréquentent la rue.

Finalement, la pénurie de logements abordables a aussi des conséquences importantes sur la capacité qu’une femme victime de violence quitte un conjoint abusif. Souvent, la violence inclut aussi un aspect économique du fait que nombre de femmes se retrouvent sans aucune ressource financière lors d’une rupture, ce qui oblige certaines à demeurer (ou à retourner) dans un logis avec un conjoint violent. En plus d’être victimes de violence conjugale, ces femmes doivent survivre dans un contexte d’extrême pauvreté. Leur situation financière précaire constitue une forme d’oppression s’ajoutant à l’abus. Fortin et al. (2007) parlent d’ailleurs de la difficulté des femmes victimes de violence à conserver leur emploi ou à poursuivre leurs études – pendant et après une relation abusive – ce qui favorise le maintien de leur pauvreté et celle des enfants.

L’omniprésence de la violence

[À propos de la violence conjugale]
« Tu te retrouves devant rien.
Tu pars avec ton sac à dos, pis tu laisses tout derrière toi :
tes affaires, tes enfants, ta vie. »
(Femme en situation d’itinérance)

Les antécédents de violence contribuent pour beaucoup à mener les femmes sur les chemins de la pauvreté et de l’errance. Lorsque survient le premier épisode d’itinérance, cette violence devient une réalité quotidienne de plus en plus fréquente dans les rues de Montréal, où la domination masculine est omniprésente. C’est en essayant d’éviter ce phénomène que les femmes se retrouvent dans une spirale de relations abusives, de commerce du sexe et d’abris temporaires, insalubres et peu sécuritaires.

Dans une recherche documentaire, Novac (2006) explique bien la fragilisation de trajectoires féminines relativement à la violence et à l’itinérance. Selon cette auteure, l’historique de violence et d’abus interpersonnels serait beaucoup plus élevé dans le cas de femmes en situation d’itinérance que dans la population féminine en général. Certains groupes, tels que les femmes des communautés autochtones, les femmes issues de l’immigration, les jeunes filles et les femmes âgées démontreraient des taux d’incidence plus élevés de violence familiale et conjugale, d’abus sexuel et physique, ainsi que d’itinérance.

Bien que les pourcentages varient d’une étude à une autre, les résultats d’un nombre substantiel de recherches démontrent bel et bien que la violence constitue une des causes immédiates de l’itinérance au féminin[11]. Par ailleurs, le Dénombrement des personnes en situation d’itinérance du 24 mars 2015 fait ressortir clairement ce facteur chez les femmes en situation d’itinérance; la violence et les abus ont été cités comme étant le second facteur en importance – après les problèmes financiers – ayant mené à la perte du logement, alors qu’ils représentent le 7e facteur pour l’ensemble de la population visée[12].

C’est justement l’évitement de la violence qui amène les femmes à expérimenter une forme particulière d’itinérance stratégique, c’est-à-dire qu’elles vivent à « la dure », dans des endroits peu sécuritaires ou dans les refuges d’urgence, pour éviter les dangers de la rue. Là encore, cette itinérance « avec abri » ne sécurise pas ces femmes. Au contraire, elle les fragilise encore plus en les plaçant en position de vulnérabilité. Prostitution, agression, viol et harcèlement viennent alimenter cette détresse initiale et accentuer, dans certains cas, les problèmes de désaffiliation sociale, de consommation et/ou de maladie mentale.

Selon un sondage de 2015, la catégorie de femmes vivant un problème de santé mentale a formé le second groupe d’importance – après celui des femmes vivant une situation de pauvreté – à fréquenter quotidiennement les organismes pour femmes en situation d’itinérance à Montréal. Depuis les cinq dernières années, près de 76 % de ces organismes ont constaté une augmentation des femmes vivant un problème de santé mentale au quotidien. Elles feraient également partie de la seule catégorie – parmi les groupes de femmes fréquentant ces organismes – à n’avoir indiqué aucune diminution de sa fréquence dans le temps. Aussi, l’amélioration de l’accès à la prise en charge psychologique et psychiatrique représente le premier défi à relever au quotidien – parmi les 22 enjeux d’importance de ces organismes – après le soutien au logement et la réinsertion sociale. Parmi les autres préoccupations quotidiennes qui ressortent de cette enquête, notons que :

  • Près de 70 % de ces organismes accueillent rarement, ou jamais, des femmes autochtones et des femmes en situation de handicap, ainsi que des femmes ayant un lien avec la prostitution (39 %);
  • Près de 50 % de ces organismes consultés s’estiment peu ou pas outillés pour répondre aux besoins spécifiques des femmes autochtones;
  • Près de 65 % de ces organismes mentionnent une augmentation importante de la fréquentation des femmes immigrantes, avec ou sans enfants;
  • Près de 69 % de ces organismes constatent – depuis les cinq dernières années – une augmentation importante de la fréquentation des femmes aînées, âgées de plus de 65 ans, ainsi que des femmes victimes de violence (57 %).

Parmi les aspects à améliorer, selon cette enquête, soulignons : une meilleure alliance entre les différents partenaires œuvrant de près ou de loin avec les femmes en situation d’itinérance ou à risque de le devenir, une meilleure connaissance du portrait réel de l’itinérance au féminin à Montréal et la nécessité de mieux connaître les ressources disponibles pour les femmes.

[1] En exergue dans le texte, portion d’entrevue réalisée en mai 2015 auprès de femmes fréquentant Le Pavillon Patricia Mackenzie durant cette période.

[2] Couturier et al. (2015).

[3] Conseil du statut de la femme (2015) : p. 27.

[4] Laberge et al. (2000).

[5] Selon Statistique Canada, le : « […] SFR correspond à un seuil de revenu en deçà duquel une famille est susceptible de consacrer une part plus importante de son revenu à l’achat de nécessités comme la nourriture, le logement et l’habillement d’une famille moyenne ».

[6] Conseil du statut de la femme (2015)

[7] Conseil du statut de la femme (2015): p. 18.

[9] Kigler et al. (2010) et Greater Vancouver Shelter Stategy (2013)

[10] À Montréal, les ménages monoparentaux sont deux fois plus nombreux parmi les ménages soutenus par des femmes immigrantes que parmi ceux qui sont soutenus par des femmes non immigrantes (SHQ, 2012).

[11] Par exemple, FEDE (2008), Gélineau et al. (2008) et Baptista (2010)

[12] Globalement, et selon cette étude, près du quart (24 %) des personnes identifiées comme étant en situation d’itinérance étaient des femmes. Toutefois, ce pourcentage varie selon le type de lieu fréquenté, atteignant 54 % dans les logements transitoires, et seulement 7 % dans les lieux extérieurs (Latimer et al., 2015:14).


Le deuxième article de la série porte sur Les concepts et les approches.


Télécharger l’étude au format PDF:  Une réalité urbaine: L’itinérance des femmes à Montréal.


À propos de Cynthia Lewis

Spécialiste en logistique de terrain et en gestion de données, Cynthia Lewis est détentrice d’un baccalauréat en anthropologie et d’une maîtrise en démographie de l’Université de Montréal. À partir de 2006, elle s’oriente en santé et condition féminine, sous la bannière de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’Organisation des Nations Unies (ONU), à titre de chercheur et de responsable de projets. Puis, en 2015, elle se joint au Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal (MMFIM), comme consultante. Durant cette période, elle participe également au Dénombrement et à l’Enquête complémentaire sur les personnes en situation d’itinérance à Montréal.

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